• Requiem pour 109-1

    Ces trois chiffres, que par héraldique de profit, on avait incrustés au fer rouge dans sa chair, comme les forçats jadis arboraient à l’aisselle, la fleur de lys en partant pour le bagne, qu’il les exhibait fièrement, Sang Neuf, alors qu’il gambadait dans sa plaine nourricière.
    Une robe noire que lustraient le soleil et le vent, d’où saillaient des muscles puissants, une tête altière superbement découpée, un regard ombrageux surmonté de cornes redoutables, véritable monument de force, de beauté et de bravoure indomptable.
    L’orgueil de Saint Luc.
    Tout à coup piégé dans ce tunnel cahotant, dont les ridelles montrent encore les traces de sa colère, Sang Neuf roula vers un destin qu’il croyait à sa portée.
    Il sortit du toril, ébloui de soleil, de lumière et de bruits, sous les flonflons criards d’un orchestre de cirque.
     L’assistance conditionnée pour cette farce cynique, manifestait sa joie tapageuse, alors que son cauchemar à lui débutait.
    Sang Neuf, inexorablement condamné, n’avait plus que quinze minutes à vivre.
    Il pensait pourtant se défaire facilement, de ces gringalets, intermittents d’un théâtre pitoyable, agitant au centre du cercle, cette flanelle ridicule déjà maculée.
    Tous ses efforts à tourner autour de ces pantins l’avaient fatigué, au point de le faire reculer intrigué, inquiet par ce manège insolite, ne sachant pas décoder les indices d’un tel fanatisme, forgé de violence.
    Ils s’approchèrent, armés de leurs dards enrubannés, et le sang soudain se mit à jaillir, inondant la robe noire déchirée, d’une tache rouge, visqueuse, envahissante et s’écoulant lentement vers le sol, tandis qu’il secouait vainement ces échardes d’acier, préludant le drame dont il était la victime, innocente et bafouée.
    Sang Neuf n’avait plus que dix minutes à vivre.
    C’est alors qu’entra en scène cet homme juché sur un cheval revêtu d’ un lourd manteau, les yeux bandés, les oreilles maintenues, affolé par le mors et l’éperon, l’obligeant à un combat contre nature.
    La douleur fulgurante de cette pointe d’acier pénétrant son garrot, creusant un gouffre en fouillant sa chair, lui fit lever la tête pour la dernière fois, et chercher refuge contre le ventre chaud de son ami d’infortune.
    Sang Neuf n’avait plus que sept minutes à vivre.
    Et puis il arriva, porté par l’absurdité, faquin glorifié par les sots, se croyant investi du pouvoir de tourner la souffrance en dérision, ou pire, de sacraliser la mort.
    Lorsque l’épée s’enfonça jusque la garde, déluge d’acier brisant tout sur son passage, les poumons transpercés, le cœur épargné battait encore contre la lame glacée.
    Sang Neuf n’avait plus que deux minutes à vivre.
    Il plia les jarrets en s’affaissant lentement, le mufle suintant l’eau et le sang, ainsi que la célèbre plaie d’un Dieu, comme lui, jadis crucifié par la bêtise.
    Ils vinrent à quatre, agitant leur étoffe écarlate, pour tenter de cacher ce final misérable.
    Sang Neuf n’avait plus que douze secondes à vivre.
    Le poignard par trois fois infligea dans sa gorge, les plaies ultimes, transformant en carnage cette parodie de spectacle, et il laissa enfin retomber sa tête, aux yeux révulsés par l’horreur.
    Son visa pour l’enfer, venait d’être acquitté.
    Là haut, dans les gradins, un petit garçon bouleversé par ce naufrage, n’a rien perdu de ce sacrifice pervers, d’un tel blasphème contre la Vie.
    Il est le seul à avoir vu dans le ciel lumineux, ce petit nuage noir glisser devant le soleil.
     C’était Sang Neuf, désormais éternellement libre, partant vers des prairies lointaines, rendues inaccessibles à l’homme.
    Le petit garçon tourna vers sa maman, un visage blême, aux yeux brouillés de larmes. Elle comprit à l’instant, dans ce regard pathétique, le pouvoir dévastateur d’une telle profanation, et se levant aussitôt, elle serra fort le petit sur son cœur. 
    Ils sortirent tous les deux, la main dans la main, tristes et désemparés, unis par l’amour, alors que le public, inconscient, accueillait une nouvelle victime.
    Taureau anonyme, auquel à son tour, dans ce ballet inventé par la haine, il ne restait que quinze minutes à vivre.

    Jamais plus on ne les revit dans une arène.

    J. Poignet  /  Pâques  2005

    (Merci à Isa des Chats de mon Coeur pour ce texte triste et beau...)

    Et la magnifique chanson de Francis Cabrel à écouter ici

    NB : Le saviez-vous ?  Dans les "coulisses", on affaiblit le taureau avant de le lâcher,  des sacs très lourds sont jetés sur sa colonne vertébrale quand il n'est pas frappé à coups de barre de fer ; parfois on lui met de la vaseline dans les yeux pour gêner sa vue, etc. D'ailleurs,le travail du picador, c'est que sa lance pointue coupe les liens entre les vertèbres ! et les banderilles sont là pour affaiblir l'animal un max en lui faisant perdre son sang . Conclusion : une "arnaque" quant à la gloire du valeureux matador ! Qui sans tout cela ne pourrait vaincre le taureau ! Et le cheval du picador, rappelons qu'il est parfois éventré par les cornes, les tripes qui pendent se vidant lui aussi de son sang. Et des humains se délectent de ce triste spectacle !  (Source Forum Chats de mon Coeur)


  • Commentaires

    1
    Mardi 10 Juillet à 06:40

    une très belle chanson

    2
    Mardi 10 Juillet à 07:26

    Je n'ai jamais assisté à une corrida, je ne comprends pas que cela puisse attirer la foule...J'aime bien la chanson de Cabrel

    3
    Mardi 10 Juillet à 07:35

    Alors, ça, c'est représentatif de la cruauté humaine par excellence, et qu'on ne vienne pas me parler de tradition ou de quoi que ce soit d'autre. C'est tout simplement monstrueux de prendre son pied en regardant un animal se faire torturer.
    Bise et bonne journée Béa.
    Tiens je vais aller vomir un petit coup...

    4
    Mardi 10 Juillet à 07:47

    Très beau texte et magnifique chanson. Merci.

    Bises et bon mardi

    5
    Mardi 10 Juillet à 07:55

    Superbe texte en effet auquel j'adhère pleinement, comme la chanson de Cabrel qui est écrite avec beaucoup de finesse et de subtilité.

    Je ne supporte pas ces crétins "en habit de lumière" mais encore moins ceux qui vont assister à ce soit-disant spectacle.

    Hier dans le journal, j'ai lu qu'un torero s'était fait "scalper" (vraiment) par un taureau, ... trop gentil le taureau...

    6
    Mardi 10 Juillet à 08:22
    LADY MARIANNE

    non à la tauromachie-- y emmener un petit encore pire-
    pauvre bête-
    quand je pense que les gens le mangent ensuite-
    triste tradition qui date du moyen âge--
    bisous et bon mardi-

    7
    Mardi 10 Juillet à 08:27

    Superbe texte merci , les corridas une horreur qui perdure malheureusement au nom de la tradition, je n'ai jamais mis les pieds dans une arène pour voir ce soit disant spectacle et je ne suis pas près de le faire . J'aime beaucoup aussi la chanson de Francis Cabrel .

    Bonne journée 

    Bisous 

    8
    Mardi 10 Juillet à 13:38

    coucou, je ne sais même plus quoi dire; Cabrel l'a si bien dénoncé,et ce texte que tu publies est si fort aussi

    je signe toutes les pétitions contre cette torture en direct devant des spectateurs assoiffés de sang et de douleur

    comment peut on défendre cette infamie? au nom de quelle tradition sanguinaire continuer à torturer?

    ça me révulse quand j'entends parler de tradition faut il rétablir la roue et le bûcher au nom de nos ancêtres? pour moi c'est du même ordre,

    quelque soit l'innocent massacré le principe de la torture devant des sadiques ne change pas

    c'est à désespérer du genre humain

    9
    Mardi 10 Juillet à 14:19

    Pas de mots assez durs pour condamner la corrida . Que ces salopards qui se réjouissent de ces spectacles de torture souffrent un jour autant dans leur chair. Je hais les toréros, les aficionados et les politiciens qui soutiennent cette ignominie et infligent cette honte à la France .

     

    10
    Mardi 10 Juillet à 15:45
    Renee

    Petit passage rapide pour des bisous et te dire que je t'oublie pas même si, c'est un copier/coller. A bientôt

    11
    Evy
    Mardi 10 Juillet à 21:19

    Bien triste pourrais très bien ce faire sans tuer les tarauts 

    12
    Evy
    Mardi 10 Juillet à 21:20

    Oupss  taureau

    13
    Mardi 10 Juillet à 22:08
    claudia

    C'est la plus belle chanson sur ce thème :-)

    14
    Mercredi 11 Juillet à 07:22
    Bonjour Béa,
    Un récit bouleversant, j'en ai la chair de poule. Je haï les corridas, c'est une honte que ça existe de nos jours. Petite j'avais vu une corrida à la télé, et le toréro a été blessé et des personnes sont venus l'évacuer et moi j'avais dit toute contente "Bien fait" !
    Cette chanson de Francis Cabrel est ma préférée.
    Bonne journée, bises Véronique
    15
    Mercredi 11 Juillet à 23:20

    Bonsoir Béa,

    Il est sublime, ce texte, autant par le message qu'il véhicule que par la qualité et la richesse de l'écriture. Un régal !

    Quant à cette horrible "tradition" de la tauromachie, je n'arrive pas à croire qu'elle puisse encore exister. Comment peut-on se repaître d'une telle barbarie ? Ça me dépasse... 

    Quelle merveille aussi, la chanson de Francis Cabrel !

    Espérons que les mentalités vont continuer à évoluer dans le bon sens.

    Je te souhaite une douce nuit, mon amie.

    Bisous,

    Martine

    16
    Dimanche 2 Septembre à 15:57

    Quelle horrible tradition.  Ce texte est très beau mais tellement triste que j'ai eu du mal à le lire jusqu'à la fin.  J'en ai encore la gorge serrée après avoir suivi l'agonie de ce pauvre taureau.

    Bises et bon après-midi.

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